Émotions

Vos émotions ne sont pas des problèmes. Ce sont des messages.

Par Didier Yvonnou

Vos émotions ne sont pas des problèmes. Ce sont des messages.

Une femme, appelons-la Catherine, me racontait l’autre jour qu’elle pleurait souvent depuis quelque temps. Sans raison apparente. Au volant. En cuisinant. En écoutant une chanson banale. Elle me disait, presque s’excusant : « C’est ridicule. Je devrais aller mieux à mon âge. Je ne sais pas ce qui m’arrive. »

Je l’ai écoutée, puis je lui ai dit doucement : « Et si ces larmes n’étaient pas un problème ? Et si elles essayaient de vous dire quelque chose que vous n’avez pas voulu entendre depuis longtemps ? »

Elle s’est tue. Et elle a recommencé à pleurer. Mais cette fois, autrement. C’est ce moment-là que j’aimerais explorer avec vous. Le moment où l’on cesse de voir ses émotions comme des dysfonctionnements à corriger, et où l’on commence à les écouter comme on écouterait un visiteur qui a fait du chemin pour nous parler.


Le grand malentendu de notre époque

On a appris à se défier de ses émotions. On nous a dit, parfois avec affection, parfois avec rudesse, qu’il fallait « se contrôler », « rester positive », « ne pas se laisser submerger ». On a fini par croire qu’une émotion était quelque chose qui nous arrivait par accident, un défaut de fabrication, une faiblesse à corriger. On a pris l’habitude de les ranger, de les minimiser, de les nier, de les enterrer.

Le problème, c’est que ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. Une émotion n’est pas un bruit parasite. C’est une information. Précise, ciblée, urgente, ancienne parfois, mais une information. Votre corps ne s’agite pas pour rien. Vos larmes ne sortent pas sans cause. Votre colère ne vient pas de nulle part. Chacune de ces réactions est porteuse d’un message, souvent un message que la partie pensante de vous-même n’a pas voulu, ou pas su, formuler.

Une émotion réprimée n’est pas une émotion supprimée. C’est une émotion devenue souterraine. Elle continue de travailler, mais sans nous, et souvent contre nous.


Quatre émotions qu’on nous a appris à mal regarder

Il y a quatre grandes émotions que notre culture a étiquetées comme « négatives » et qu’il vaudrait mieux, je crois, réhabiliter une par une.

La tristesse. On la fuit comme une maladie. Pourtant, elle est presque toujours juste. Elle apparaît quand on a perdu quelque chose, une personne, une époque, une version de soi, un rêve. Elle demande qu’on prenne le temps de reconnaître cette perte, de la laisser exister. Une tristesse honorée se transforme. Une tristesse refoulée s’installe, parfois pour des années, sous forme de lassitude, de désintérêt, de cynisme tranquille.

La colère. On nous l’a fait haïr, surtout aux femmes, à qui on a si longtemps demandé d’être douces. Mais la colère, lorsqu’elle est saine, est une boussole. Elle indique qu’une limite a été franchie, qu’une dignité a été touchée, qu’un besoin a été ignoré. Une vie sans colère possible n’est pas une vie pacifique : c’est une vie sans frontières.

La peur. Elle est l’émotion la plus archaïque, la plus mal-aimée, et pourtant la plus utile. Elle a sauvé chacun de nos ancêtres au moins une fois. Sans elle, l’humanité ne serait plus là depuis longtemps. Elle ne demande pas à être éliminée. Elle demande à être prise au sérieux, écoutée, interrogée : de quoi me préviens-tu, exactement ? Parfois la réponse est cruciale. Parfois elle est obsolète, et il suffit de la reconnaître pour qu’elle se taise.

La honte. C’est sans doute la plus difficile. On la cache, on la déguise, on s’en arrange. Pourtant, elle est l’émotion qui nous parle le plus profondément de notre rapport au regard des autres et à nous-mêmes. Une honte bien écoutée n’humilie pas, elle libère, parce qu’elle nous montre exactement où nous avons cessé d’être nous-mêmes pour plaire. Aucune de ces quatre émotions n’est ennemie. Toutes sont des messagères. Le travail n’est pas de les faire taire. C’est d’apprendre à lire ce qu’elles apportent.


Pourquoi tout cela ressort surtout après cinquante ans

Beaucoup de personnes me disent, autour de la cinquantaine, qu’elles ressentent les choses plus qu’avant. Elles pleurent plus facilement. Elles s’agacent plus vite. Elles ont peur de choses qui ne les effrayaient pas. Elles s’inquiètent de devenir hypersensibles, fragiles, « trop émotives ».

Ce n’est pas ce qui se passe. Ce qui se passe, c’est que pendant trente ou quarante ans, vous avez tenu. Vous avez fait fonctionner une carrière, une famille, des obligations. Vous avez mis sous le tapis ce qui ne pouvait pas être traité dans l’instant. Vous avez stocké, beaucoup. Et arrive un âge, parfois après les enfants, parfois après une perte, parfois sans raison apparente, où le couvercle ne tient plus aussi bien. Ce qui était stocké remonte. Ce qui n’a pas été pleuré demande à l’être. Ce qui n’a pas été dit cherche un canal.

Ce n’est pas une dégradation. C’est une digestion. Quelque chose en vous a décidé qu’il était temps de traiter ce qu’on a renvoyé à plus tard pendant des décennies. C’est inconfortable, parfois bouleversant, mais ce n’est pas pathologique. C’est un travail. À condition, bien sûr, qu’on l’accueille comme tel.


Comment lire une émotion qui arrive

Quand une émotion forte se présente, voici la séquence que je propose. Elle est simple, mais elle change tout.

D’abord, l’accueillir, sans la juger. Ne pas dire « pas maintenant », « pas ça ». Reconnaître que c’est là.

Ensuite, la localiser dans le corps. Où est-ce que je la sens ? Dans la gorge, le ventre, la poitrine, les épaules ? Une émotion non localisée reste théorique. Localisée, elle devient palpable, donc traitable.

Puis, respirer avec elle. Pas contre elle. Trois respirations longues, en restant en contact avec la sensation. Vous n’essayez pas de la faire partir. Vous lui faites de la place.

Ensuite, l’interroger doucement. De quoi tu me parles ? Qu’essaies-tu de me faire voir ? Souvent, la réponse arrive, pas tout de suite, parfois plus tard, dans une marche, dans la nuit. Mais elle arrive.

Enfin, agir si nécessaire. Pas toujours. Parfois, une émotion ne demande que d’être reconnue, et elle se dissout. Parfois elle demande une parole, une décision, un courage. On le saura.


Ce que Catherine a découvert

Catherine, dont je vous parlais au début, n’a pas cessé de pleurer tout de suite. Elle est revenue plusieurs fois. Nous avons exploré ce que ces larmes voulaient dire. Et nous avons trouvé qu’elles parlaient, en partie, d’une mère décédée trop vite, vingt ans plus tôt, qu’elle n’avait pas eu le temps de pleurer parce qu’elle élevait des enfants en bas âge. Vingt ans plus tard, l’émotion enfin disponible se présentait à la porte.

Catherine n’était pas en train de craquer. Elle était en train de digérer. Et quand cela a été fait, ses larmes se sont espacées, naturellement. Elle est devenue plus douce. Plus disponible. Plus elle.


Une invitation finale

Vos émotions ne sont pas vos ennemies. Elles ne sont pas non plus des accidents. Elles sont la part la plus ancienne, la plus sincère, la plus intelligente de vous. Elles vous parlent. La seule question est de savoir si, à ce moment de votre vie, vous êtes prête à les écouter. Et si la réponse est oui, alors peut-être que ce qui vous semblait être un signe de faiblesse, pleurer pour rien, s’irriter pour peu, avoir peur sans cause, était en réalité le contraire : le signe que quelque chose, en vous, est enfin prêt à être entendu.

Je reviens à moi. Encore et encore. Et j’écoute ce que je ressens.