Relations

Dans nos relations aux autres, notre plus grand problème ne serait-il pas notre relation à nous-même ?

Par Didier Yvonnou

Dans nos relations aux autres, notre plus grand problème ne serait-il pas notre relation à nous-même ?

J’ai reçu un jour un homme, appelons-le Christophe. Soixante ans. Deux mariages derrière lui, une fille avec qui il ne parle plus, un fils qui prend ses distances, et le sentiment, lourd, que les autres sont compliqués. Il s’est assis face à moi. Il m’a dit, presque agacé : « Les gens, voilà mon problème. Je ne les comprends pas. Je ne sais pas pourquoi ils me fuient. »

Je l’ai écouté longtemps. Sa fille, son ex-femme, un vieil ami parti sans explication. Et à un moment, je lui ai posé une seule question : Et avec vous-même, ça va ?

Il s’est arrêté net. Il m’a regardé presque comme si je n’avais pas compris. « Comment ça, avec moi-même ? Je n’y pense pas. Ce n’est pas ça la question. » Si. C’est précisément ça, la question. Et c’est ce que j’ai mis longtemps à comprendre moi-même.


Le miroir qu’on ne voit pas

On croit que nos relations échouent à cause des autres. C’est rassurant. C’est plus simple. Cela explique tout sans nous coûter trop cher : ma mère ne m’a pas compris, ma femme m’a déçu, mon collègue me jalouse, mes amis ne sont pas fidèles. Le monde est mal fait, voilà. Heureusement qu’on est là pour le constater.

Mais il y a un détail troublant, que la plupart d’entre nous finissent par remarquer si l’on vit assez longtemps : les mêmes problèmes reviennent. Avec d’autres visages. D’autres prénoms. D’autres voix. Mais le même goût. La même blessure répétée. Le même malentendu qui s’installe. Et ce détail-là, lui, demande une autre explication.

Le philosophe Krishnamurti disait, en substance, que nous sommes le monde, non pas que nous le fabriquons, mais que nous ne le voyons jamais qu’à travers nous-mêmes. Si je suis en guerre avec moi, je vivrai dans un monde en guerre. Si je me juge sans cesse, je rencontrerai des juges partout. Si je ne m’aime pas, je serai convaincu que les autres ne m’aiment pas non plus, et il suffira d’un mot mal placé pour en avoir la preuve.

Ce que nous appelons « les autres », très souvent, n’est qu’un miroir.


Ce que les sagesses ont toujours su

Le commandement le plus connu de la tradition judéo-chrétienne le dit en quelques mots qu’on lit toujours trop vite : aime ton prochain comme toi-même. Ce n’est pas une morale, c’est une indication technique. On ne peut pas aimer autrement que comme on s’aime. Si on se traite avec dureté, on traitera durement. Si on se pardonne mal, on pardonnera mal. La mesure de l’autre, c’est notre mesure intime.

Les bouddhistes pratiquent la metta, la bienveillance, et elle commence toujours par soi. « Que je sois heureux. Que je sois en paix. » Ensuite seulement on étend à un proche, puis à un inconnu, puis à un adversaire. L’ordre n’est pas un caprice. C’est une mécanique du cœur : ce qui n’est pas vivant en nous ne peut pas être donné.

Les soufis disent que le cœur est un miroir. S’il est terne, il ne reflète rien. S’il est poli, il reflète tout. Polir son cœur, c’est le travail d’une vie — et c’est ce travail-là qui rend possible la rencontre véritable.

L’Afrique enseigne Ubuntu, « je suis parce que nous sommes », et c’est vrai. Mais il y a un mouvement complémentaire qu’on oublie souvent : nous sommes parce que je suis. Si je ne suis pas là, intérieurement, le « nous » n’a plus de socle.


L’inversion qui change tout

Quand on commence à comprendre cela, quelque chose se renverse.

On cesse de chercher la solution chez l’autre. On cesse d’attendre que le partenaire change pour que le couple aille bien. On cesse d’attendre que les enfants reconnaissent enfin nos efforts. On cesse d’attendre que les amis devinent ce qu’on n’a pas dit. On commence, c’est plus humble, plus solitaire au début, à regarder ce qui, en nous, crée la difficulté. Pas pour s’accabler. Pour s’instruire.

On découvre alors quelque chose d’étrange. Au moment où l’on cesse de demander à l’autre de nous combler, l’autre devient libre. Et lorsqu’il est libre, il peut, parfois, donner pour de bon. Pas par obligation. Pas pour calmer notre angoisse. Par élan. Et là, l’amour redevient possible.


Trois questions à se poser

Quand une relation grippe, je propose ces trois questions, dans cet ordre.

Qu’est-ce que j’attends de cette personne que je n’arrive pas à me donner à moi-même ? C’est la question qui désamorce les disputes les plus tenaces. Souvent, l’autre nous frustre exactement à l’endroit où nous nous frustrons nous-mêmes en silence.

Avec qui suis-je vraiment en train de me battre ? Parfois, on dispute avec son mari et on règle des comptes avec son père. On reproche à sa belle-fille ce qu’on n’a jamais osé reprocher à sa mère. Identifier la véritable adresse du conflit en allège instantanément la moitié.

Comment je me parle, ces temps-ci, quand je suis seul ? C’est la question la plus délicate. La manière dont on se parle à soi-même, en silence, devient tôt ou tard la manière dont on parle aux autres. Adoucissez la voix intérieure, et beaucoup de choses s’adoucissent autour.


Une dernière chose

Christophe, l’homme dont je parlais au début, est revenu me voir une dizaine de fois. Il n’a pas refait sa vie. Il n’a pas reconquis sa fille du jour au lendemain. Mais à la fin, il m’a dit cette phrase, que je n’ai pas oubliée : « Pendant soixante ans, j’ai cru que les gens étaient durs avec moi. En fait, c’est moi qui étais dur. Avec moi d’abord. Avec eux ensuite. Quand j’ai commencé à être doux avec moi, ils sont devenus doux. Je n’aurais jamais cru. »

Il n’a pas tort. C’est rarement l’autre qu’il faut changer pour que la relation change. C’est la relation qu’on entretient avec soi.

Et cette relation-là, contrairement à toutes les autres, ne dépend que d’une seule personne.

Je reviens à moi. Encore et encore. Et c’est là que je peux vraiment rencontrer l’autre.