Retour à soi
Revenir à soi sans fuir le monde
Par Didier Yvonnou

Quand on regarde Concarneau depuis le large, on voit d’abord la Ville Close, une petite cité fortifiée posée sur une île, ceinturée de remparts de granit. On pourrait croire à un repli. À une forteresse qui se referme. Pourtant, ses portes sont grandes ouvertes. Chaque matin, les marins en sortent pour aller en mer. Chaque soir, ils y reviennent. La Ville Close n’est pas fermée : elle est centrée. Elle a un dedans, un dehors, et un seuil clair entre les deux. C’est ce qui lui permet de tenir.
Je crois qu’une vie intérieure ressemble à cela. Revenir à soi ne signifie pas se barricader. Cela signifie avoir, en soi, un lieu sûr d’où l’on peut partir et où l’on peut revenir. Sans ce lieu, on ne part pas vraiment : on dérive. Sans ce dehors, on ne revient pas : on s’enferme.
Le malentendu
Il existe, autour du développement personnel, une confusion tenace. On entend parfois : « je m’occupe de moi », et ce qu’on perçoit derrière, c’est un retrait. Plus de nouvelles. Plus de disponibilité. Une distance polie qui finit par devenir une absence. Comme si pour se trouver, il fallait disparaître.
Cette tentation est compréhensible. Lorsqu’on a longtemps couru, accumulé, donné sans frein, le premier réflexe est de tout couper. Et il y a, parfois, des moments où il faut couper, un deuil, un épuisement, une rupture. Le silence est alors un soin, pas une fuite. Mais lorsque ce retrait dure, lorsqu’il devient un mode de vie, il faut s’interroger : est-ce que je reviens à moi, ou est-ce que je m’éloigne du monde ?
La différence n’est pas mince. Revenir à soi rend plus disponible. S’éloigner rend plus indisponible. L’un ouvre, l’autre ferme.
Ce que les traditions ont compris
Toutes les sagesses anciennes ont saisi cette tension, et toutes y ont répondu à peu près de la même manière : pas de vie intérieure véritable sans relation au monde.
Dans la tradition bouddhiste, le bodhisattva est celui qui pourrait s’éveiller seul, mais qui choisit de rester pour aider les autres à s’éveiller aussi. L’éveil n’est pas une porte de sortie. C’est une porte d’entrée plus grande.
Les chrétiens contemplatifs, depuis saint Benoît, vivent selon une règle simple : ora et labora, prie et travaille. La prière n’éloigne pas du travail ; elle lui donne sa profondeur. Le travail n’éloigne pas de la prière ; il l’enracine. L’un et l’autre, ensemble. Jamais l’un sans l’autre.
Les soufis disent qu’il faut être « dans le monde sans être du monde », c’est-à-dire entièrement présent, mais sans être emporté.
L’Inde, dans la Bhagavad-Gîtâ, enseigne le karma yoga, la voie de l’action désintéressée : agir pleinement, sans s’attacher au résultat. Ce n’est pas l’action qui pèse, c’est l’attachement à ce qu’elle produit.
Les peuples d’Afrique australe ont une parole qui résume tout : Ubuntu, « je suis parce que nous sommes ». Hors du lien, il n’y a pas de moi. Le soi n’est pas une chose à protéger contre les autres. Il se construit avec eux.
Les traditions amérindiennes parlent le même langage : on n’est pas un individu, on est un fil dans une trame. Couper le fil, c’est se perdre, pas se trouver.
Sur tous les continents, le même message : un soi qui se coupe du monde n’est plus un soi. Il n’est qu’une bulle, et toute bulle finit par éclater.
Ce que mes années sur le terrain m’ont enseigné
J’ai passé beaucoup d’années dans des métiers où il n’est pas possible de fuir. Les pompes funèbres, les ambulances, la Croix-Rouge. Le téléphone sonne, et il faut y aller. Pas de « je ne suis pas disponible aujourd’hui ». Pas de quartier. La vie, et surtout la mort, ne prennent pas rendez-vous.
J’aurais pu croire que ces métiers m’éloignaient de toute vie intérieure. C’est le contraire qui s’est produit. C’est précisément là que j’ai compris à quel point il fallait avoir, en soi, un lieu solide. Sans cela, on est emporté. On devient nerveux, dur, débordé. Avec ce lieu, ce petit silence intérieur qu’on cultive le matin, qu’on ravive en marchant, qu’on retrouve dans la respiration, on peut faire face. On peut être présent à une personne en fin de vie. On peut tenir la main d’une famille. On peut écouter sans s’effondrer.
Revenir à soi, ce n’est donc pas se mettre à l’abri du monde. C’est se rendre capable de le rencontrer.
Trois repères
Pour ne pas confondre les deux mouvements, je propose trois repères simples. D’abord : est-ce que je reviens régulièrement, ou est-ce que je m’installe ? Une retraite est un mouvement. Si elle ne s’achève jamais, ce n’est plus une retraite : c’est un exil.
Ensuite : est-ce que je suis plus disponible, ou moins ? Quand on revient vraiment à soi, on ne devient pas plus dur, plus distant, plus susceptible. On devient plus calme, plus présent, plus capable de tendresse. C’est un signe.
Enfin : est-ce que je m’épure, ou est-ce que je m’isole ? S’épurer, c’est laisser tomber ce qui n’est pas nécessaire pour mieux donner ce qui l’est. S’isoler, c’est tout laisser tomber, y compris ce qui nous tient en vie. La différence, parfois, ne se voit qu’à l’usage.
Une invitation
Je n’oppose pas l’intérieur à l’extérieur. Je les relie. Le travail intérieur est ce qui rend l’action juste. L’action est ce qui rend le travail intérieur vrai. L’un sans l’autre devient une moitié.
La Ville Close de Concarneau, je le redis, n’est pas fermée. Elle est centrée. Elle a un dedans pour pouvoir avoir un dehors. C’est cela, à mon sens, une vie réussie : un lieu sûr en soi, et des portes grandes ouvertes sur le reste.
Je reviens à moi. Encore et encore. Et chaque retour me rend au monde.
